La catéchèse des premiers chrétiens :
un trésor pour la nouvelle évangélisation

Matthieu 22,15-21

Le denier de César : Jésus face à l’argent du blasphème

Évangile du dimanche 18 octobre

par , académicien

Pour obliger les Romains à mettre Jésus à mort - sans pour autant se souiller de Son Sang ni enfreindre la loi romaine - les pharisiens Lui posent une question qui n’est rien d’autre qu’un sordide traquenard ; une question à laquelle - espèrent-ils - Il ne pourra répondre sans se montrer, soit ennemi de César, soit infidèle à la religion d’Israël. Deux motifs qui ne manqueront pas d’entraîner sa perte.

La formule par laquelle Jésus déjoue leur perfidie est restée célèbre par sa concision, et elle résume parfaitement la situation politique et religieuse de la Palestine d’alors :« Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. »

Clin d'œil pour un nouveau regard sur la catéchèse :

Les médias d’aujourd’hui nous donnent à voir une hypermédiatisation de la parole. Mais à qui profite-t-elle ? À Dieu, à César ou à Mammon ?

Données introductives

Évangile du dimanche 18 octobre 2026 :

29e Dimanche du Temps Ordinaire - Année A

Synopse de cet évangile :
  • Marc 12,13-17
  • Luc 20,20-26
Niveau d’enseignement : 1er niveau : catéchèse de Jésus aux familles, "dans les maisons" (pour tous)
Collier évangélique : Collier des controverses

Note : Le découpage liturgique des évangiles ne révèle pas leur composition en damiers et en colliers de perles. Rétablir cette connaissance - qui structure l'enseignement donné par Jésus Lui-même - apporterait richesse et facilité d'assimilation à la catéchèse.
Consulter Les colliers évangéliques (2003) et La mémoire en damiers (2023) et Marie Mère de l’Église (2025).

L'Évangile : Matthieu 22,15-22

Note de traduction : pour des questions de droits d’auteur qui nous empêchent de publier le texte commun, nous vous proposons ici une traduction de l'Évangile depuis la Vulgate latine et la Peshitta araméenne. Bien qu'imparfaite, notre traduction cherche à favoriser la conservation du contexte de ces deux traditions ecclésiales. La pertinence de cette page tient davantage au commentaire proposé à sa suite.

  1. [1]Alors les pharisiens sortirent et tinrent conseil afin de pouvoir L’attraper sur Ses propres paroles.
  2. Et ils Lui envoyèrent leurs disciples avec les Hérodiens[2], disant : « Maître, nous savons que Tu es véridique, que Tu enseignes la voie de Dieu en toute vérité et que Tu ne te soucies de personne ; Tu n’as partie liée avec personne.
  3. Alors, dis-nous, comment vois-Tu cela ?[3] Est-il ou non licite de payer le tribut à César ? »
  4. Mais Jésus, connaissant leur malice, leur dit : « Pourquoi me tentez-vous, hypocrites ?
  5. Montrez-moi la pièce de monnaie servant à payer l’impôt. » Et ils lui montrèrent un denier.
  6. Et Jésus leur dit : « De qui sont cette effigie et cette écriture ? »[4]
  7. Ils lui répondirent : « À César. »
    Il leur dit alors : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »
  8. À ces mots, ils restèrent cois, et, Le quittant, ils s’en allèrent.[5]

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Commentaire

Une pratique courante dans l’oralité

Dans la culture orale rabbinique qu’est le monde intellectuel juif[1] de l’époque de Jésus, le recours à ce type de question-piège est une pratique très courante et plus ou moins admise et codifiée par l’usage. Entre les sages, elle permet de clore une controverse ou de la faire rebondir de façon inattendue, avec l’espoir d’administrer l’estocade finale à un contradicteur.

Dans la pédagogie des écoles rabbiniques, elle prend la forme d’un de ces petits dialogues par échange de citations qu’on appelle des « pil-poul ». C’est un jeu qui consiste à enfermer l’adversaire dans un réseau de contradictions, en lui posant des questions que l’on tire habilement du trésor des Saintes Écritures, mais des questions viciées qu’on lui jette à sa figure avec un merveilleux à-propos, pour mettre un point final au débat et lui faire perdre la face devant tout le monde.

En fait, le ressort de cette méthode n’est rien d’autre qu’une immense hypocrisie. Il consiste en effet à enfermer son interlocuteur dans une problématique truquée et dont on est sûr qu’il ne sortira pas indemne ; une problématique qui l’obligera, soit à se déjuger totalement, soit à se condamner lui-même par une réponse imprudente et hâtive.

La scène que Matthieu nous rapporte dans l’évangile qu’il nous est donné de méditer aujourd’hui peut être considéré comme un modèle du genre pour clore le débat.

Une situation politique ambiguë

Pour comprendre, aussi bien la malice des pharisiens que l’habileté de la réponse que Jésus leur donne, il convient de bien avoir à l’esprit la situation singulièrement délicate dans laquelle eux et leurs partisans ont mis le peuple d’Israël vis-à-vis de la puissance romaine.

Contrairement aux peuples barbares qui ont été romanisés sans ménagement et obligés à renoncer à leurs idoles et à leurs coutumes, les Juifs ont réussi à obtenir de l’occupant une série d’arrangements qui leur ont permis de conserver - dans certains domaines tout au moins - quelques bribes de leurs anciennes libertés.
Ils peuvent notamment pratiquer leur culte dans l’enceinte du Temple, et - exception faite de la peine de mort - ils ont le droit de rendre eux-mêmes la justice selon la loi de Moïse.

En outre, ils profitent largement de ce qu’on va bientôt appeler la Paix Romaine, avec les incontestables bienfaits que procure aux commerçants l’omniprésence d’un État centralisé et protecteur. Comme on peut le penser, ils ne sont pas les derniers à bénéficier des échanges internationaux qui semblent en passe de se développer à l’échelle de la terre entière, grâce à la croissance exponentielle de l’Empire.

Le revers de la médaille c’est qu’en échange de toutes ces facilités qui leur permettent de continuer d’exister politiquement et religieusement et de prospérer financièrement, les Hébreux ont dû accepter sur la terre d’Israël, la présence de divinités étrangères - et donc sacrilèges - et renoncer à faire du prosélytisme en direction des païens.

Cette restriction ne doit pas gêner outre mesure les pharisiens, pour qui le salut doit être exclusivement réservé aux purs enfants d’Abraham, mais elle va bientôt devenir un problème épineux, quand la Bonne Nouvelle sera ouverte par Jésus à l’ensemble des nations païennes et qu’une évolution profonde commencera à se faire jour dans les mentalités.

Le denier : une monnaie blasphématoire

Le plus grave peut-être, c’est que les Hébreux ont perdu le droit de battre monnaie : un droit qui, à l’époque des Romains comme à la nôtre, est considéré comme le signe par excellence de la souveraineté d’un État...

Et il faut d’ailleurs bien comprendre que, lorsqu’Il invite les pharisiens à rendre à César le denier de César, Jésus ne légitime en aucune façon le pouvoir de l’occupant. S’Il parle ainsi c’est au contraire pour reprocher subtilement aux Hébreux ne de ne pas avoir su défendre la liberté de leur patrie contre cette ingérence étrangère.

Pour s’intégrer à la machinerie économique de l’Empire, n’ont-ils pas renoncé à l’usage de la drachme ? C’est-à-dire à une monnaie grecque qui avait cours à Jérusalem et qui servait à acquitter un impôt que chaque fidèle versait directement au Temple de Jérusalem.

Désormais, ils ne devaient plus utiliser que le « denier », monnaie nouvelle dont l’étymologie du nom rappelle qu’il ne relevait pas d’une autorité religieuse légitime mais d’une puissance étatique. Cela ne devait pas manquer d’inspirer une certaine aversion au peuple des fidèles.

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Le denier de César

James Tissot - entre 1886 et 1894

Brooklyn Museum


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