Matthieu 18,21-35
De la correction fraternelle
Évangile du dimanche 13 septembre
par Pierre Perrier, académicien
Entre un esprit de justice qui risque d’inspirer une sentence trop sévère, et un esprit de miséricorde qui peut se muer en laxisme, l’équilibre n’est pas facile à trouver. C’est pourtant ce que propose ce texte de Matthieu, en donnant à l’exercice de la « correction fraternelle » un cadre juridique précis et une démarche de procédure que la hiérarchie de l’Église devra faire respecter. Elle pourra ainsi réprimander le coupable et l’empêcher de scandaliser ses frères sans pour autant lui fermer prématurément les portes du Salut.
Clin d'œil pour un nouveau regard sur la catéchèse :
Hésitant entre sévérité et laxisme, la justice des hommes subit aujourd’hui un grand manque de confiance.
Pour se reconstruire, ne pourrait-elle pas s’inspirer de l’Église des origines ; elle qui a su concilier la justice de Dieu avec Sa Miséricorde ? Ainsi, nous devons considérer que l’Église a en elle-même les moyens de proclamer la réalité des pardons accordés tout en pouvant écarter, jusqu’à l’excommunication, ceux qui sèment le trouble au nom d’un Jésus étranger à Celui des évangiles.
Données introductives
| Évangile du dimanche 13 septembre 2026 : | 24e Dimanche du Temps Ordinaire - Année A |
|---|---|
| Synopse de cet évangile : | Luc 17,4 avec un écho dans Isaïe 55,7-8. |
| Niveau d’enseignement : | 1er niveau : catéchèse de Jésus aux familles, "dans les maisons" (pour tous) |
| Colliers évangéliques : |
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Note : Le découpage liturgique des évangiles ne révèle pas leur composition en damiers et en colliers de perles. Rétablir cette connaissance - qui structure l'enseignement donné par Jésus Lui-même - apporterait richesse et facilité d'assimilation à la catéchèse. |
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L'Évangile : Matthieu 18,21-35
Note de traduction : pour des questions de droits d’auteur qui nous empêchent de publier le texte commun, nous vous proposons ici une traduction de l'Évangile depuis la Vulgate latine et la Peshitta araméenne. Bien qu'imparfaite, notre traduction cherche à favoriser la conservation du contexte de ces deux traditions ecclésiales. La pertinence de cette page tient davantage au commentaire proposé à sa suite.
- [1]C’est alors que Pierre s’approcha de Lui et dit : « Mon Seigneur, combien de fois, si mon frère m’a offensé, ai-je à lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ? »
- Jésus lui dit : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois. »
- C’est pourquoi le Royaume des Cieux est semblable à un homme, un roi, qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs.
- Et lorsqu’il eut commencé à faire les comptes, on lui en amena un qui lui devait dix mille talents[2].
- Mais comme il n’avait pas de quoi payer, son seigneur ordonna qu’on le vende, lui, sa femme, ses enfants et tout ce qu’il possédait, et que le paiement soit effectué.
- Alors ce serviteur se prosterna à genoux et le supplia en disant : "Aie patience envers moi et je te rembourserai tout."
- Alors, ému de compassion[3], le maître de ce serviteur lui remit sa dette et le laissa partir.
- Mais ce serviteur sortit [libre] et trouva un de ses compagnons qui lui devait cent deniers[4]. Il le prit à la gorge et lui dit : "Payez ce que vous devez."
- Et son collègue le supplia à genoux en disant : "Aie patience envers moi et je te rembourserai tout."
- Mais il refusa et le fit incarcérer jusqu’à ce qu’il ait payé sa dette.
- Mais quand ils ont vu et entendu tout ce qui s’était dit et fait, ses collègues furent profondément attristés et ils allèrent raconter à leur maître tout ce qui avait eu lieu.
- C’est alors que son maître le convoqua et lui dit : "Méchant serviteur, je t’ai remis toute cette dette parce que tu m’as supplié.
- N’avais-tu pas, toi aussi, à avoir pitié de ton collègue comme moi j’avais eu pitié de toi ?"
- Et, furieux, son maître le livra aux tortionnaires jusqu’à ce qu’il ait remboursé la totalité de sa dette.
- Mon Père qui est aux Cieux vous traitera de même si vous ne pardonnez pas du fond du cœur à chacun de vos frères leurs excès. »
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Commentaire
La justice des pharisiens
La secte des pharisiens réussit à mettre la main sur tout l’appareil juridique d’Israël vers l’année 10 et, sous couvert de pureté religieuse et de respect de la tradition, elle impose alors au "peuple de la Promesse" une justice tatillonne et comptable, propre à servir les intérêts essentiellement politiques d’un pouvoir désormais contrôlé par des laïcs. Ce changement eut pour conséquence de marginaliser les héritiers princiers du Royaume de David, pourtant investis d’un rôle confié par Dieu, et d’amoindrir en conséquence la mission traditionnellement dévolue aux lévites dans la transmission de la Parole de Dieu.
Or ce n’est évidemment pas là ce que Jésus entend voir se développer au sein de son Église ; c’est-à-dire dans une institution vivante et fraternelle dont Il veut avant tout faire un lieu de paix et d’amour où se manifesteront à la fois la Justice et la Miséricorde du Très-Haut.
Concilier justice et miséricorde
Pour remplir pareille mission, cette Église ne devra pécher ni par laxisme ni par intransigeance et dureté. C’est là le double souci dont témoignent les quatre enseignements que le chapitre 18 de Matthieu associe au passage qu’il nous est donné de méditer aujourd’hui.
Les deux premiers textes, qui sont des perles, manifestent en effet la bienveillance d’un Dieu qui - dans sa tendresse infinie - compare les hommes à de petits enfants dont les justes devront partager l’innocence, s’ils veulent entrer dans Son Royaume.
- Mat 18 12-14 : en allant à la recherche de « la brebis égarée », Jésus manifeste son intention de faire tout ce qui est possible pour sauver ceux des hommes qui se sont égarés loin de Dieu et qui peuvent encore être sauvés.
- Mat 18 21-22 : en donnant à Pierre - et donc à l’ensemble de l’Église - la consigne de pardonner « 70 fois 7 fois » - c’est-à-dire sans fin ni réserve - Il exprime son intention d’accorder Son pardon avec obstination, à tous ceux qui le demanderont dans un esprit de sincère contrition et avec le désir de réparer les conséquences de leurs fautes.
Dans les deux autres textes, Jésus exprime au contraire la fermeté dont Il veut que l’on fasse preuve à l’égard de ceux qui refusent délibérément le pardon qui leur est offert, ou qui ne pratiquent pas à l’égard d’autrui cette miséricorde dont ils ont pu eux-mêmes bénéficier.
- Mat 18 5-7 : pour celui qui « scandalise les petits », ce sera la meule autour du cou et la noyade dans la mer.
- Mat 18 23-36 : pour « le débiteur impitoyable », ce sera un châtiment infligé par la main du bourreau.
Une procédure bien réglée
Pour l’Église, le problème sera délicat à gérer. Il consistera à savoir comment les hommes qui la composent et les chefs que Dieu mettra à leur tête pour La diriger, pourront exercer cette miséricorde et l’appliquer en toute justice, sans pécher, ni par un excès d’indulgence, comme une certaine pastorale est aujourd’hui tentée de le faire ; ni par une trop grande sévérité, comme l’Église a pu le faire à certaines périodes de son histoire.
Pour aider Pierre et les apôtres à gérer cette difficulté et à éviter les excès en tous genres, c’est une véritable procédure juridique que Jésus met ici en place ; une procédure qu’ils devront appliquer à la lettre, avec méthode et rigueur, mais en pratiquant un discernement enraciné dans la prière et dans l’imitation de leur Divin Maître.
« Jésus au milieu d’eux »
Cette procédure, qui commencera par un tête-à-tête avec le pécheur, consistera en cas d’échec à former un petit groupe dont la mission sera, non de prononcer une sentence et d’envoyer éventuellement le coupable en enfer, mais de qualifier son délit avec justesse et équité, d’évaluer l’étendue du « scandale » qu’il a provoqué et surtout de lui proposer une démarche appropriée de repentir et de pardon.
Afin que Jésus soit - comme Il l’a promis - « au milieu d’eux » et qu’Il puisse, à travers eux, manifester Sa Divine Miséricorde, les enquêteurs formeront un groupe de trois personnes[1], dont le rôle ne sera pas de juger à la place de Dieu mais de les appeler au repentir après leur avoir fait prendre conscience de la gravité des leurs actes.
S’il se repent, le pécheur sera aussitôt pardonné et l’Église l’accompagnera avec bienveillance dans sa démarche de réconciliation avec Dieu et son prochain. Mais, s’il n’y a de sa part aucune demande de pardon, on considérera qu’il se met de lui-même en dehors de l’Église. Laquelle Église pourra dès lors et sans manquer à la charité, le retrancher de ses rangs ; en faisant ce geste symbolique qui consiste à refuser de recevoir le don que tout chrétien est censé verser à la Communauté.
Un problème aigu dans les monastères
Tel est l’enseignement de notre évangile d’aujourd’hui. Il faut remarquer qu’il est souvent médité dans les monastères et les abbayes où le malin ne désespérera jamais d’infiltrer ses suppôts et de jeter le trouble. Ce sont des lieux où il a coutume de mettre en œuvre les plus subtiles de ses ruses. Il sait d’expérience que ces maisons de paix ne sont pas des « cités idéales » peuplées de « bons sauvages rousseauistes », mais des lieux de vocation spirituelle - et donc de combats - autant que des refuges destinés à accueillir des hommes pécheurs (fussent-ils de la pire espèce).
De la même manière que les hôpitaux ont vocation à recevoir des malades, qu’ils soient convalescents ou incurables.
Les pécheurs dans l’Église
Dans la prière sacerdotale Jésus dit à son Père, en Jean 17,15 « Je ne te demande pas de les retirer du monde mais de les préserver du Malin ». Cela veut bien dire que le salut ne consistera pas à réaliser un type d’homme idéal que l’on fera vivre dans une cité radieuse, construite en dehors du monde et de ses réalités. Mais à accueillir les pécheurs dans l’état où ils sont - de la même façon que les hôpitaux accueillent les malades - et ceux-là d’être pardonnés de leurs fautes. En ayant fait le choix souvent douloureux d’accepter le verdict des médecins et le diagnostic de trois enquêteurs... à l’écoute de Jésus.
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