Matthieu 25,1-13
Les vierges sages et les vierges sottes
Évangile du dimanche 8 novembre
par Pierre Perrier, académicien
Ce ne sera pas le moindre intérêt de cette page d’évangile que de présenter un exemple significatif des lourds contre-sens d’interprétation auxquels les exégètes ont pu aboutir, en raison de leur méconnaissance des textes araméens d’origine mais aussi et peut-être surtout à cause des principes exégétiques que l’école historico-critique et la tradition protestante ont réussi à faire prévaloir dans le domaine des études bibliques.
Données introductives
| Évangile du dimanche 8e novembre 2026 : | 32e Dimanche du Temps Ordinaire - Année A |
|---|---|
| Synopse de cet évangile : | Dans aucun autre évangile. |
| Complément d'information : | Marie Mère de l’Église pages 318 et 319 |
| Niveau d’enseignement : | 1er niveau : catéchèse de Jésus aux familles, "dans les maisons" (pour tous) |
| Collier évangélique : | Colliers apocalyptiques |
Note : Le découpage liturgique des évangiles ne révèle pas leur composition en damiers et en colliers de perles. Rétablir cette connaissance - qui structure l'enseignement donné par Jésus Lui-même - apporterait richesse et facilité d'assimilation à la catéchèse. |
|
L'Évangile : Matthieu 25,1-13
Note de traduction : pour des questions de droits d’auteur qui nous empêchent de publier le texte commun, nous vous proposons ici une traduction de l'Évangile depuis la Vulgate latine et la Pshytta araméenne. Bien qu'imparfaite, notre traduction cherche à favoriser la conservation du contexte de ces deux traditions ecclésiales. La pertinence de cette page tient davantage au commentaire proposé à sa suite.
- [1]Le Royaume des Cieux est très semblable à dix vierges qui, ayant pris leurs lampes, sortirent à la rencontre du fiancé et de sa fiancée.
- Cinq d’entre elles étaient sottes, et cinq étaient sages :
- et les cinq sottes prirent leurs lampes mais ne prirent pas d’huile avec elles,
- alors que les sages prirent des fioles d’huile[2] pour leurs lampes.
- Mais alors que le fiancé tardait, elles somnolèrent et s’endormirent toutes.
- Et au milieu de la nuit, une voix retentit : « Voici le fiancé, sortez à sa rencontre ! »
- Alors toutes ces vierges se levèrent et préparèrent leurs lampes.
- Et les sottes dirent aux sages : « Donnez-nous de votre huile car nos lampes s’éteignent. »
- Celles qui étaient sages répondirent et dirent : « Avec cela ? Il n’y en aurait pas assez pour nous et pour vous. Allez plutôt chez les marchands et achetez-en pour vous. »
- Et pendant qu’elles allaient en acheter, le fiancé arriva et celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces et fut fermée la porte.
- Enfin, arrivèrent aussi les autres vierges, disant : « Notre Seigneur, notre Seigneur, ouvrez-nous. »
- Alors il répondit et dit : « Amen, moi je vous dis que je ne sais rien sur vous.
- Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure. »
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Commentaire
Lectio brevior potior
Cette exégèse a en particulier institué une véritable « règle d’or » qui a consisté à privilégier systématiquement les versions les plus courtes des textes et les formulations les plus brèves des phrases ; en s’habituant ainsi à ne tenir pour authentiques que les éléments contenus simultanément dans tous les manuscrits disponibles et à considérer le reste comme autant « d’ajouts tardifs », de « variantes douteuses » et d’affabulations hagiographiques.
Source Q
C’est sur ce principe que des théologiens issus de la Réforme protestante ont élaboré leur fameuse hypothèse dite de la « source Q » ; théorie selon laquelle les trois synoptiques proviendraient de différentes collections de copies (ou de variantes) datant de quelques décennies après la mort des évangélistes, avec cette fameuse "source Q" comme noyau dur, ou pour le dire autrement comme noyau rationnel : texte selon eux perdu et qui - à force d’altérations successives - aurait fini par donner les évangiles tels que nous les connaissons : le texte de Marc d’abord, puis ceux de Matthieu et de Luc. Trois textes devenus canoniques mais que l’on suppose donc déformés par quantité de surcharges et d’altérations, et dont seule une analyse impitoyablement rationnelle pourrait venir à bout de les débarrasser !
Certes cette théorie, qui a eu son heure de gloire, est aujourd’hui remise en question. Mais elle a eu pour effet de jeter un doute néfaste sur la valeur des textes saints, et d’en inspirer une lecture non seulement méfiante mais aussi et surtout extrêmement réductrice.
Elle a notamment occulté le caractère polyphonique que la pratique de l’oralité confère à la "rumination" des quatre évangiles appris par cœur, avec leurs compositions en damier (qui invitent à la méditation des thèmes) et la savante organisation des colliers (qui donnent un forte cohérence à leurs enseignements et à la chronologie des faits) ; toutes techniques de fixation de la mémoire qui permettent de multiplier les échos entre les mots et entre les phrases, et de favoriser ainsi une circulation du sens qui enrichit l’enseignement en y convoquant quantité d’allusions et de sous-entendus et habitue l’écouteur de la Parole à porter sa pensée au-delà de ce qui est explicitement contenu dans les mots.
La fiancée retrouvée
Dans la version que la liturgie du jour nous propose et qui a été retenue par l’AELF, l’évangile de Matthieu - au verset 1 - ne fait mention que de « l’époux », alors même que la Pshytta, la Vulgate et les textes canoniques des églises d’Orient mentionnent aussi la femme. D’autre part, le texte araméen d’origine et la Vulgate ne désignent pas l’époux et son épouse mais le fiancé et sa fiancée.
On a là, à l’évidence, un parfait exemple de cette préférence de principe que les exégèses historico-critique et protestante accordent aux formulations les plus brèves, avec les conséquences regrettables qu’une telle ablation peut avoir eues quant aux contenus et à la portée des enseignements.
En faisant choix de la formule la plus brève et en masquant ainsi la présence de la fiancée, la traduction du texte étouffe en effet nombres d’échos qui en font toute la richesse et qui ne pouvaient pas échapper à des Juifs élevés dans la tradition d’Israël. Ces échos ouvrent en effet le texte à plusieurs dimensions essentielles et qui se superposent dans l’esprit de qui les écoute :
- Une dimension à la fois nuptiale et ecclésiale : individuellement les vierges sont appelées à devenir les épouses de l’Époux. Collectivement elles sont l’image de l’Église unie au Christ.
- Une dimension apocalyptique : le fiancé dont le retour est annoncé par la voix qui retentit (verset 6) n’évoque-t-il pas le retour attendu de Jésus, après Sa Passion et Son passage dans la nuit du Shéol ?
- Une dimension spirituelle enfin : Les lampes qui sont nécessaires pour accueillir le fiancé ne représentent-elles pas la prière qui ne doit surtout par s’interrompre ? L’analogie de l’huile renvoie à la prière et aux sacrements, c’est-à-dire à la relation personnelle du priant avec Dieu, une relation inspirée par l’Esprit Saint. Notons également que l’huile est toujours associée au Messie, puisque ce terme signifie « celui qui a reçu l’onction d’huile ». Par le baptême nous sommes ainsi appelés à devenir des images du Christ (le Messie).
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James Tissot - 1886-1894
Brooklyn Museum
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